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Cinéaste
et critique des médias
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Filmographie
Peter
Watkins est né en Angleterre en 1935. Dans les années 1950 il
a fait des études de théâtre à la Royal Academy of Dramatic Art
; ensuite il a décidé de devenir cinéaste. Travaillant avec des
acteurs non-professionnels, il a fait plusieurs films pacifistes,
dont The Diary of an Unknown Soldier (1959) et The Forgotten Faces
(1960) ; ce dernier est une reconstruction, tournée en Angleterre,
de la révolte hongroise de 1956. Certains de ces premiers films
ont remporté des prix nationaux du cinéma amateur, et ont été
télévisés sur la BBC au début des années 1960.
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Photographie de Corina Paltrinieri |
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Watkins
a été engagé par la BBC en 1963 comme assistant de production ;
dix-huit mois plus tard, il avait réalisé son premier téléfilm professionnel,
une reconstruction de la bataille sanglante livrée en Écosse en
1746 entre les forces du gouvernement et les clans rebelles des
Highlands, menés par " Bonnie Prince Charlie ". Par la suite, Culloden
(1964) a gagné de nombreux prix, et a été projeté partout dans le
monde. Ce film, tourné lui aussi avec des acteurs non-professionnels,
représentait une nouvelle manière de montrer des événements historiques,
basée sur un mélange stylistique novateur du documentaire et du
dramatique.
Le
film suivant de Watkins, The War Game (1965), montre les horreurs
d'une attaque nucléaire contre la Grande-Bretagne. La suppression
de ce film par la BBC a provoqué un scandale important, et une polémique
au Parlement britannique. La BBC a nié avoir cédé à des pressions
extérieures visant à faire supprimer le film, et le gouvernement
a nié lui avoir fait pression. Malgré tous ces démentis, et bien
que le film ait remporté l'Oscar américain du meilleur documentaire
en 1966, la BBC a empêché The War Game de passer à la télévision,
dans quelque pays que ce soit, pendant 20 ans. Elle prétendait,
entre autres, que le film était une expérience télévisuelle ratée.
En
1966, Watkins a fait son premier long métrage, Privilege, une allégorie
sur la manière dont les mass-médias, l'industrie de la musique pop
et l'establishment britannique concourent à détourner l'énergie
politique des jeunes. La presse britannique a vertement critiqué
ce film, à un moment où Watkins subissait des pressions de plus
en plus fortes de la part des professionnels britanniques de la
communication, à cause de The War Game. Watkins a quitté la Grande-Bretagne
en 1968, d'abord pour s'installer en Suède avec sa famille. Il y
a fait son deuxième long métrage, The Gladiators ; c'est lui aussi
un film pacifiste, tourné cette fois-ci avec des acteurs de divers
pays. Ce film a été attaqué en Suède, et Watkins a repris la route.
La quête d'une base pour son travail durerait 20 ans.
En
1970 il a tourné Punishment Park aux États-Unis ; une allégorie
politique, ce film dénonce la politique intérieure répressive du
président Richard Nixon. Encore une fois, la presse s'est déchaînée
contre le film, et celui-ci a été retiré des cinémas quatre jours
après sa première à New York. Depuis lors, malgré des projections
internationales un peu partout, ce film n'est jamais passé aux États-Unis,
que ce soit à la télévision ou au cinéma.
Ensuite,
Watkins s'est installé en Norvège, où il a fait un film biographique
de trois heures sur Edvard Munch, peintre expressionniste norvégien.
Edvard Munch (1973) est un des films les plus connus de Watkins,
et il est passé à l'écran dans de nombreux pays. Il a été suivi
par The Seventies People (1974) et Evening Land (1976), deux longs
métrages produits au Danemark. Chacun a un argument social : le
premier traite du nombre élevé de suicides parmi les jeunes danois
; dans le second, il s'agit de grèves, de terrorisme et des tactiques
répressives de la police danoise. La presse scandinave a attaqué
les deux films, et ni l'un ni l'autre n'a été projeté depuis.
Pendant
les premières années qui ont suivi la suppression de The War Game,
Peter Watkins a beaucoup voyagé, en organisant des discussions publiques
sur la manière dont les mass-médias contribuaient à laisser le public
dans l'ignorance sur effets des armes nucléaires et sur l'ampleur
de la course aux armements. Il a donné des conférences sur ce sujet
dans beaucoup de lycées et d'universités en Europe, en Amérique
du Nord, en Scandinavie, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
Au
cours de ces discussions publiques, les auditeurs se montraient
inquiets du rôle de la télévision, des rapports de celle-ci avec
la violence, du fait que le public participe de moins en moins à
la prise de décisions concernant l'audiovisuel, de la fragmentation
des informations télévisées, et ainsi de suite. Watkins a commencé
à organiser des séminaires et des ateliers sur la critique des médias,
dans lesquels les élèves analysaient les informations télévisées,
et participaient à la création de formes plus ouvertes de communication,
ainsi que d'autres manières d'utiliser les mass-médias de l'audiovisuel
pour établir un dialogue avec le public.
En
1978 et 1979, avec des amis en Australie, Watkins a participé à
la création d'une association à Sydney. " The People's Commission
" contestait le rôle centralisé de la presse et de l'audiovisuel,
montait des expositions d'analyses des médias, et a organisé, en
collaboration avec d'autres associations, un grand débat public
à la mairie de Sydney.
En
1979, l'Institut Suédois du Cinéma et la télévision suédoise ont
passé commande à Watkins pour un long métrage sur la vie et l'oeuvre
de l'auteur dramatique August Strindberg. Après avoir passé deux
ans et demi à faire des recherches et à écrire, Watkins leur a présenté
un scénario, mais le film a été annulé. En 1983, Watkins a reçu
le soutien d'un important mouvement suédois pour la paix, pour le
financement international d'un film pacifiste international. The
Journey (1983-86) a été tourné en douze pays, et financé entièrement
par le public. Ce film, qui dure 14 heures et demie, critique le
rôle des mass-médias dans la course aux armements mondiale. Toutes
les organisations télévisuelles publiques auxquelles le cinéaste
s'est adressé ont refusé de le téléviser.
En
1992, Watkins a enfin tourné son film sur August Strindberg, dans
le cadre d'un cours de production vidéo qu'il donnait au lycée Folk,
près de Stockholm. The Freethinker (4h35, divisée en trois parties)
a été refusé par toutes les principales chaînes de télévision nordiques,
et a pratiquement été boycotté en Suède, y compris par le système
éducatif.
La
marginalisation des oeuvres de Watkins par les institutions médiatiques
centrales continue encore. Il constate, par exemple, que l'Institut
Britannique du Cinéma ne l'a pas mentionné, pas plus que ses oeuvres,
dans son History of the Cinema, publié en 1985, ni dans son récent
History of the European Cinema, et que la BBC justifie toujours
le fait qu'elle ne télévise plus aucune de ses oeuvres en disant
: " Les films de Watkins n'ont pas résisté au passage du temps.
" En même temps, beaucoup d'institutions et de systèmes éducatifs
refusent de discuter du besoin d'analyses critiques des médias dans
les programmes d'études de communication. L'enseignement est plutôt
envahi par des formations techniques et professionnelles à la Hollywood,
et par des programmes qui enseignent les " plaisirs esthétiques
" de la culture de masse. Watkins observe que l'opposition à l'analyse
critique des médias dans l'enseignement est aussi forte que l'opposition,
dans les mass-médias, à l'idée de méthodes cinématographiques alternatives.
En
1994, à cause de la marginalisation de plus en plus marquée de ses
travaux de cinéaste et de critique des médias, Watkins s'est retiré
du cinéma et de la télévision, et s'est installé à Vilnius en Lithuanie,
avec sa femme canadienne-lithuanienne Vida Urbonavicius.
En
1999, Watkins a temporairement repris ses activités de cinéaste
pour faire La Commune, film qui traite des événements de la Commune
de Paris de 1871. Ce film a été marginalisé lui aussi par la télévision
française, qui a accusé Watkins d'avoir créé un fiasco. Ainsi, observe-t-il,
la forme et les méthodes de marginalisation pratiquées par les médias
n'ont pas changé depuis l'époque de The War Game. Mais plus généralement,
il y a eu des changements profonds, car les mass-médias de l'audiovisuel
(MMA) ont acquis une position dominante dans la société, ce qui
n'aurait pas été possible, ou accepté, dans les années 1960. Watkins
souligne les effets du rapport direct qui existe entre le rôle des
MMA et le développement de la mondialisation.
En
2000, Watkins a créé un site Web qui explique dans le détail la
crise mentionnée dans cette notice biographique www.peterwatkins.lt
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Lettre
ouverte
Je
suis un réalisateur anglais qui vient de terminer un film en France
sur la Commune de Paris de 1871. Dans les années 60, j'ai réalisé
pour la BBC le film La Bataille de Culloden, puis un autre sur les
effets d'une guerre nucléaire, La Bombe (The War Game), qui a été
interdit d'antenne pendant plus de 20 ans. Depuis cette date, je
suis parvenu à réaliser quelques films, notamment Privilège, Punishment
Park, Edvard Munch et Le Voyage.
Mon
travail en tant que réalisateur ainsi que mes déclarations écrites
ont toujours tenté d'aborder la question du rôle des mass medias
dans la société contemporaine, et le lien entre ce rôle et le manque
d'informations dont dispose le public sur la course aux armements,
et les dangers inhérents à l'énergie et les armes nucléaires. Plus
récemment j'ai beaucoup écrit sur la relation entre les mass medias
et le développement effréné de la société de consommation, et de
ses retombées sur l'environnement mondial.
J'ai
également travaillé dans de nombreuses écoles et universités à travers
le monde depuis les années 70, afin de proposer des alternatives
à la collusion croissante entre le système éducatif et les mass
medias, collusion qui est arrivée à un stade où l'éducation critique
sur le rôle des medias a presque entièrement disparue. Ces réflexions
et mes tentatives de remise en cause du format Hollywoodien standard
de la TV et du cinéma (que j'appelle "la Monoforme") ont entraîné
la marginalisation progressive de mon travail. Pour résumer, la
Monoforme est la structure narrative Hollywoodienne reposant sur
un montage rapide et une construction rigide et fermée. Cette forme
narrative cinématographique, avec sa structure d'une rigidité étouffante
et ses innombrables astuces pour retenir l'attention du spectateur,
contamine 95% du cinéma actuel, et ses clones forment la quasi-totalité
des informations télévisées, émissions de jeux et de débats télévisés
et quantité de documentaires.
Notre
film, La Commune, représente une tentative délibérée d'utiliser
une combinaison de formes cinématographiques et un processus humain
alternatif, afin d'échapper aux contraintes de la Monoforme. Cette
tentative n'est pas uniquement le fruit de mes propres besoins créatifs,
mais résulte également de l'urgence qu'il y a à trouver un type
de processus collectif qui puisse surmonter la relation hiérarchique
imposée par les médias envers le public. L'un des plus graves problème
avec la Monoforme est sa structuration délibérément conçue pour
empêcher tout processus de réflexion et de d'esprit critique de
la part des spectateurs; c'est là où la durée de notre film et la
forte dynamique de parole insufflée par les comédiens jouent un
rôle de premier plan.
La
Commune, produit par 13 Production (Paul Saadoun), s'est vu refuser
tout financement par l'ensemble des TV internationales contactées
à l'exception de l'Unité Documentaire de La Sept-Arte. Plus de 200
personnes de la région parisienne et de la province ont travaillé
ensemble sur l'évocation de certains événements de la Commune, tels
qu'ils ont pu être vécus par les citoyens du XIe arrondissement
de Paris. La Commune a été filmée en juillet de l'année dernière
dans une usine abandonnée de Montreuil reprise par Armand Gatti
et sa troupe de La Parole Errante. Il existe deux versions du film:
5 heures 45 minutes pour la télévision et 4 h 30 pour la distribution
en salle. Les deux versions ont été projetées au Musée d'Orsay à
Paris, qui a également aidé au financement du film.
Comme
je l'ai mentionné, La Commune est un film très spécial par son approche
cinématographique, et par le processus qu'il a enclenché avec les
personnes qui y apparaissent. Ces personnes ne sont pas des acteurs
traditionnels interprétant un script; ils se montrent tels qu'ils
sont - citoyens de la France de 1999 - recréant certains épisodes
de la Commune de Paris, développant leurs propres réactions à ces
événements et aux liens existant entre ces derniers et l'état de
la société contemporaine. Les "acteurs" - dont la plupart n'ont
aucune expérience préalable en tant que comédiens - se sont impliqués
dans un processus complexe et collectif de recherche et de discussion,
avant et pendant le tournage, et nombre de leurs idées et sentiments
s'expriment dans le film, de même que leurs réactions aux événements
de la Commune.
Initialement,
La Commune devait durer 2 heures. Suite au processus extraordinaire
qui eut lieu durant les 3 semaines de tournage, en particulier l'interaction
parmi les comédiens, La Commune s'amplifia jusqu'à atteindre une
durée de près de 6 heures. En novembre dernier, après la réalisation
de la première mouture du montage principal, le film fut montré
a Arte. Arte aurait très bien pu refuser le film (et sa durée) dès
cet instant. Au contraire, Arte semblait réagir très favorablement
à La Commune, disant qu'ils feraient tout ce qui est en leur pouvoir
afin de présenter le film à un public le plus large possible. L'on
nous assura également qu'il était hors de question qu'Arte diffuse
autre chose que cette version longue et intégrale du film. A ce
moment précis, je pense pouvoir affirmer que nous avions l'impression
qu'Arte considérait sincèrement notre film comme un événement télévisuel
important.
Voilà
pour le passé. Depuis lors, nous avons été confrontés - et en ce
qui me concerne ce n'est certainement pas la première fois - à ce
que la télévision représente réellement: une masse de contradictions,
avec, vers l'extérieur, des déclarations libérales et des louanges
pour les nouvelles formes, mais à l'intérieur, une profonde peur
du changement et du risque de perdre son pouvoir sur les spectateurs,
et surtout de diffuser quoi que ce soit qui ne se conforme pas à
la Monoforme.
Chaque
film nécessite un type de montage spécifique, et La Commune ne déroge
pas à cette règle. Compte tenu de l'allongement de sa durée initiale,
nous étions même particulièrement conscients de ce besoin. En même
temps, nous ne voulions pas que La Commune soit contraint d'emprunter
la voie de la Monoforme, ce qui aurait automatiquement été le cas
si le film avait été aux mains de producteurs de Hollywood ou de
la plupart des chaînes télévisées de la planète.
J'avais
espéré que la situation à Arte était différente, raison pour laquelle
je m'étais adressé à eux pour leur proposer ce projet. Malheureusement
l'inverse s'est produit. Bien qu'Arte fit quelques déclarations
publiques en faveur de La Commune (dans Le Monde Diplomatique de
Mars 2000 par exemple: "La durée....n'est pas un problème quand
le sujet le mérite. Nous sommes prêts à bousculer la grille d'une
soirée..."), dans l'ombre je commençais à subir de sérieuses pressions
pour que le film soit modifié. Mon souci principal portait sur l'idéologie
et le cadre dans lesquels ces changements devaient intervenir: au
travers de conversations privées Arte commença à railler certains
des comédiens accusés d'être un peu "faibles" et à critiquer le
film pour son absence d'une structure narrative "serrée". Des lettres
d'Arte commencèrent à arriver pour demander des modifications au
film. Dès ce moment, et jusqu'à très récemment, il apparu clairement
que ces demandes de changements étaient rédigés dans le langage
de la Monoforme, avec un accent paternaliste soulignant la nécessité
de suivre "certaines règles" afin "d'aider les spectateurs".
J'accepta
et entreprit certaines des modifications proposées, mais informa
ensuite Arte que La Commune était, à mon sens, terminé, et que je
n'allais pas apporter de retouches supplémentaires. Un représentant
d'Arte vit le film pour la deuxième fois lors d'une projection pour
les comédiens organisée mi-décembre, et confirma à nouveau que la
version longue était acceptée et que tout serait fait pour que le
film soit diffusé dans les meilleures conditions. La date du 26
mai fut proposée, en commémoration de la Semaine Sanglante. Plus
tard arrivèrent de nouvelles lettres me demandant des rendez-vous
ainsi que d'autres changements dans la structure du film. J'ai de
nouveau refusé en répétant que le film était terminé.
En
février la situation s'envenima. Juste avant mon retour vers la
Lituanie, Arte nous informa qu'ils allaient diffuser la version
courte et non la longue, du fait que cette dernière n'était pas
achevée et n'était pas diffusable sur Arte en l'état (à quelques
mots près). Je suis certain qu'en revenant sur sa parole, Arte tentait
de nous effrayer pour nous pousser à faire les changements demandés
pour la version longue.
Pendant
mon absence, nous avons découvert (nous n'avons pas encore été officiellement
informés) qu'Arte avait programmé le passage de La Commune entre
10h00 du soir et 4h00 du lendemain matin - c'est à dire à une heure
ou la grande majorité du public français est couché.
J'ai
immédiatement écrit au Vice-Président d'Arte pour protester contre
ce choix de programmation et pour quelle raison Arte ne pouvait
présenter le film d'une manière plus raisonnable (par exemple: en
2 fois, entre 10h00 et 1h00 du matin). J'ai déclaré au Vice-Président
que je ressentais comme un outrage à la mémoire de la Commune de
Paris que le film soit diffusé de manière à ce que les événements
de la Semaine Sanglante ne passent sur les écrans de télévision
français qu'aux environs de 3h00 du matin, en d'autres termes à
un public plongé dans le plus grand des sommeils. Le Vice-Président
n'a pas répondu.
Démarra
ensuite un processus de plusieurs semaines où Arte nous fit miroiter
la possibilité qu'ils reviennent sur leur choix, avec une série
de délais (qui n'arrêtaient pas de changer) pour la prise finale
de décision. Il est désormais clair qu'Arte n'avait jamais eu l'intention
de modifier leur choix de programmation (qui avait également été
précédemment publié dans leur grille de programmation).
Nous
pensions au départ que le choix de programmation pour La Commune
avait été fait par un comité au sein de la bureaucratie de Strasbourg,
alors qu'en fait la décision a été prise par une seule personne
- Le Chef de la Programmation d'Arte (voilà pour leur prétendu "processus
collectif de prise de décision). Ce cadre, qui apparemment ne voulait
même pas voir le film (!!) a dit, "Ce film n'est pas pour le Prime
Time". Non seulement il a refusé d'envisager les autres possibilités
de diffusion proposées, mais il a également refusé de fournir la
moindre raison pour justifier son choix de diffusion.
Pourquoi
Arte veut-elle diffuser l'essentiel du film à une heure où le public
français est couché? Pourquoi sont ils revenus sur leur engagement?
Pensent-ils vraiment que La Commune est un film inachevé, ou bien
que le public ne le regarderait pas compte tenu de sa longueur ou
de son sujet? Y a t-il des pressions politiques provenant de sources
qui s'opposent à la diffusion d'un film bienveillant à l'envers
des idéaux de la Commune de Paris? Est-ce que Arte a peur de donner
la parole aux citoyens français opposés à la mondialisation? Les
professionnels au sein d'Arte n'acceptent-ils pas le film pour sa
critique des mass médias audio-visuels? Est-ce une forme de vengeance
pour mon refus d'aligner La Commune sur le mode de la Monoforme?
Savent-ils
qu'en invoquant le caractère "inachevé du film" pour justifier cette
mauvaise programmation, ils utilisent les mêmes stratagèmes que
ceux employés par la BBC pour interdire le film La Bombe; que c'était
une expérience ratée, ainsi que la BBC l'a elle-même expliquée dans
une lettre ouverte adressée au public? Quelle que soit la réponse
d'Arte à ces questions, une chose est sûre. Le Musée d'Orsay, où
La Commune est diffusé, dispose de 250 places. A chaque séance,
et ce depuis la fin mars, entre 100 et 150 personnes regardent l'intégralité
de la version longue du film. Le choix de programmation d'Arte démontre
leur manque total de respect pour de telles personnes qui, à travers
la France entière, seraient susceptibles d'être intéressés par notre
film.
Tout
aussi affligeant est l'incroyable hypocrisie d'Arte: l'écart entre
l'affectation publique de leurs éloges pour La Commune (dans la
presse, les publications officielles et au Musée d'Orsay), et leurs
déclarations privées à mon encontre, répétant sans cesse le thème
de l'échec du film. "Vous n'êtes pas parvenu à votre objectif, vous
le savez n'est-ce pas?", "Votre film n'est pas diffusable par Arte
en l'état", "II faut une structure plus serrée", "éliminer les scènes
trop prosaïques". Dans ce contexte, les déclarations d'Arte reproduites
dans le catalogue du Musée d'Orsay ("... à quoi sert la télévision
- et tout particulièrement la télévision de Service public? Comment
en usons-nous, en mésusons-nous? Elle nous rappelle que ce moyen
de communication mérite toujours d'être considéré comme un moyen
d'expression à part entière. Qu'il aurait dû être - qu'il pourrait
être - la "bonne nouvelle" de ce siècle finissant, marqué par les
désillusions du collectif, le coeur vivant de nos démocraties."),
sonnent particulièrement creux. La contradiction est portée à son
comble dans le journal des programmes d'Arte, où ils parlent de
façon élogieuse d'un film "événement", tout en annonçant qu'ils
le diffuseront à un public absent pour cause de sommeil.
La
Commune de Paris de 1871 demeure l'un des événements majeur de l'histoire
européenne de ces 150 dernières années. Au moins 30 000 citoyens
ont payé de leur vie un combat contre certains pouvoirs qui menacent
encore nos sociétés contemporaines. La Commune traite non seulement
des événements de 1871, mais aussi du combat mené par de nombreuses
personnes contre les problèmes sociaux et économiques croissants
causés par le processus de mondialisation. L'un des rôles principaux
de La Commune est son appel à une plus large parole publique, et
son analyse de la résistance à cet appel au sein des mass médias.
En
diffusant notre film à un tel horaire, il ne s'agit donc pas simplement
d'un manque total de respect pour la mémoire de la Commune de Paris
, mais également une marque de mépris, un geste cynique de la part
de bureaucrates de la télévision qui se soucient comme d'une guigne
- et ce depuis toujours - de la parole publique. Une fois encore,
j'en appelle à Arte pour que soit changé le choix de programmation
de La Commune - de diffuser le film devant un public éveillé. Dans
le cas contraire, je demande à Arte de ne pas diffuser ce film du
tout, et de nous en céder les droits, afin que nous puissions trouver
d'autres moyens de diffuser ce film correctement en France. Il est
heureux qu'Arte ait choisi de financer notre film, car sinon La
Commune n'existerait pas du tout; mais il n'y a aucune raison de
continuer à garder un film qu'ils n'ont pas l'intention de montrer.
La
télévision française est (en général) une parodie - un interminable
enchaînement de jeux, débats et journaux télévisés stupides et manipulateurs.
La Commune essaye de démontrer qu'il existe d'autres façons de raconter
des événements présents et passés, d'établir un rapport à l'espace
et au temps, de montrer la relation entre le passé et le présent,
et de permettre au public de s'exprimer.
De
nombreux réalisateurs et producteurs européens considèrent Arte
comme étant la seule source encore disponible pour le financement
de films alternatifs. Notre expérience a éclairé une face très noire
de cet icône. Arte représente désormais une très malsaine et importante
concentration de pouvoir. Ses responsables et autres cadres détiennent
un pouvoir presque inégalé dans le monde de la télévision. Derrière
le pouvoir personnel et l'immense bureaucratie anonyme du siège
d'Arte à Strasbourg, se cache un mouvement de plus en plus accentué
vers la standardisation de la forme et des apparences de la majorité
de leurs films et programmes, en lien avec le schéma imprimé par
le reste de la télévision mondiale. Les professionnels du cinéma
français devraient débattre de cette crise plutôt que d'accepter
docilement le comportement autoritaire d'Arte (et d'autres chaînes
de télévision françaises). Malheureusement, le manque de résistance
au sein des medias, et même l'empressement apparent de la part de
nombreux réalisateurs et producteurs à céder devant l'autorité de
la télévision, et leur propre recours à des formes de langages non-démocratiques
tels que la Monoforme, fait des ravages dans l'environnement social
en renforçant la relation autoritaire instituée entre la télévision
et le public.
Dans
ces circonstances, l'un des aspects majeurs du processus de notre
film a pris la forme d'une série de débats publics qui ont eu lieu
en mars de cette année. Le Rebond pour la Commune fut initié par
Jean-Marc Gauthier, artiste et comédien dans ce film, et organisé
à Montreuil par de nombreux autres comédiens et techniciens ayant
participé au tournage. Un processus public collectif et créatif
tel que ce débat, étendant vers l'extérieur ce qui se produit dans
l'image, est devenu une possibilité très réelle et nécessaire pour
diluer la hiérarchie des médias.
Personnellement,
j'ai décidé de me détacher entièrement et pour toujours du cinéma
et de la télévision. Au cours des trente dernières années l'hostilité,
l'humiliation, la marginalisation et la dérision que j'ai dû endurer
de la part des professionnels, m'ont mis dans un état de surcharge
toxique. Je projette donc de travailler désormais avec d'autres
formes de communication. J'ai l'intention de développer un site
Internet avec les comédiens de La Commune, comprenant des idées
pour développer le processus initié par le Film et par Rebond. Je
prévois également d'utiliser ce site pour diffuser des extraits
d'une lettre ouverte, La face cachée de la lune, que j'avais adressé
aux professionnels des medias il y a deux ans. Ce texte analyse
les effets de la Monoforme et propose des contre-mesures pratiques
pour les professionnels et les enseignants.
Je
ne regrette pas d'avoir réalisé La Commune en France. Je ne peux
imaginer un thème plus puissant ni une expérience plus enrichissante
que le sujet de mon dernier film. Je suis très fier de tout ce que
nous avons réalisé dans des conditions extrêmement difficiles, et
je serais toujours profondément redevable à l'ensemble des comédiens.
Leur courage et leur engagement sont un étonnant exemple de citoyenneté
et de solidarité, et soulignent les capacités réelles qu'offre la
télévision en tant que médium.
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Le
Voyage de Peter Watkins (1986)
Revue
du Cinema/Image et Son
(n444, December 1988, p. 27)
Vers
une Troisieme Guerre mondiale?
Avec
Le Voyage, il revient a la source de son inspriation, celle de La
bombe, qui cerne la spirale de l'escalade belliqueuse menant au
declenchement de la Troisieme Guerre mondiale. Le Voyage oppose
un violent dementi a ceux qui croient qu`aujourd'hui on peut, en
Occident, dire tout sur tous les sujets. Watkins a filme dans treize
pays avec l'aide d'equipes locales. A chaque fois, il choisit une
famille-type (ou un petit groupe, generalement une cellule de reflexion)
et lui demande jusqu`a quel point ses autorites de tutelle la tiennent
informee sur les questions nucleaires. On s'apercoit rapidement
que le reseau de formation (ecoles, institutions) et de communication
(medias) est severement verrouille: peu de renseignements sur les
sites abritant des missiles, sur les explosions-tests de bombes
H…sont soumis a la reflexion des societes civiles. Ce silence met
en danger la vie de populations entieres, y compris dans les pays
developpes. La surprotection face a "l'ennemi" (alors qu'il y a
en reserve de quoi detruire plusieurs fois la planete) conduit a
une autodestruction progressive du globe: les fuites de produits
toxiques se multiplient, les zones d'experimentations sont irremediablement
polluees (voir le cas dramatique de la Polynesie francaise)…Nous
vivons dans la dangereuse ambiguite de la "paix armee".
On
constate, en dehors de ces prejudices ecologiques et humains, une
subordination croissante des pays demunis de force de frappe envers
les autres: le neocolonialisme n'est pas mort, il a change simplement
d'objectif (la securite remplace le desir de conversion religieuse
ou de conquete). Le racisme, la pauvrete, l'aggression, que les
progres ideologiques devraient en principe annihiler, sont reforces
par le truchement de la course aux armements: les grandes puissances
preferent investire dans le nucleaire plutot que d'aider les pays
pauvres. Les victimes - surtout des habitants du tiers monde - sont
reduites au silence.
Watkins
prend comme noyau central de sa reflexion le fameux sommet de Shamrock
(1985) entre Ronald Reagan et le Premier ministre canadien Brian
Mulroney. Le cineaste prend acte que les chaines de television canadiennes
ne traitent cette rencontre que par le biais de l'anecdote (soirees,
galas…), sans mentioner son but reel: la signature d'un pacte de
defense hautement strategique. Les televisions deforment ouvertement
les rares images qu'elles donnent des manifestants ecologistes:
l'operateur cadre toujours un pacifiste chevelu et hirsute, il le
filme en train de hurler mais ne lui donne jamais la parole pour
qu'il s'explique. Les spectateurs ne connaissent pas les raisons
des opposants a la force de frappe: on les depeint comme des paresseux,
des parasites, des marginaux. Watkins constate que l'information
sur le nucleaire releve du secret militaire. Selon lui, nous sommes
deja entres dans la Troisieme Guerre mondiale.
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L'Horloge
Universelle de Geoff Bowie
À
l'ère de l'information-spectacle, le documentaire jouit d'une
vogue croissante auprès des téléspectateurs
en quête d'authenticité. Mais voici qu'il doit répondre
à son tour aux impératifs de la télévision.
Au banc des accusés : l'horloge universelle. Une machine
à standardiser qui règle les thèmes et la durée
des films selon les exigences d'un marché mondialisé.
Refusant cette uniformisation des esprits, Peter Watkins a inventé
une façon de filmer contraire à la « monoforme
» télévisuelle dominante. Son génie nous
est révélé par le réalisateur Geoff
Bowie, qui le retrouve au cours d'un passionnant tournage pour nourrir
sa propre réflexion sur l'avenir du documentaire.
C'est
à Paris même que le grand cinéaste britannique
tourne La Commune, un film de six heures portant sur les journées
d'insurrection qui ébranlèrent en 1871 la capitale
française. Sur le plateau vont et viennent deux cents hommes
et femmes en costumes d'époque, acteurs non professionnels
invités par Watkins à collaborer à l'élaboration
de leur personnage. Émouvant, le résultat étonne
par sa créativité. Mais hélas! la dimension
collective du tournage relève ici de l'exception absolue.
Et nous sommes crûment rappelés à la réalité
lorsque, en contrepoint, la caméra nous transporte à
Cannes, au MIP-TV, l'immense marché international de la télévision.
C'est
là que les stratèges de l'industrie rajustent l'horloge
universelle selon les diktats de la mondialisation et s'emploient
à faire taire les voix qui s'opposent à leur pouvoir.
L'enjeu : les images qui défileront sur les petits écrans
du monde entier. La stratégie : le formatage d'un produit
adaptable au plus grand nombre de pays. Avec le minimum d'égards
aux particularités régionales et culturelles. Comment
dès lors reconquérir notre liberté de téléspectateurs?
Comment assurer la prééminence de valeurs universelles,
au sens premier du mot qui englobe l'ensemble des êtres humains?
Peut-être en réveillant cet esprit de résistance
qui a animé les insurgés de la Commune, comme le suggère
l'insurgé permanent qu'est le cinéaste Peter Watkins.
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